La transition du Cluster Santé au Cameroun : vers un leadership national durable et inclusif
Depuis plus d’une décennie, le Cameroun fait face à une crise humanitaire complexe et multidimensionnelle, marquée par des conflits armés prolongés dans les régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest, une insécurité persistante dans l’Extrême-Nord, des déplacements massifs de populations, des flux de réfugiés en provenance des pays voisins et des chocs climatiques récurrents. Dans ce contexte, le Cluster Santé, activé en 2018 avec d’autres Clusters dans le cadre de l’approche de responsabilité sectorielle [1], a joué un rôle déterminant dans la coordination de la réponse sanitaire d’urgence, en structurant les interventions, en mobilisant les partenaires et en garantissant une réponse fondée sur les besoins des populations affectées.
Cependant, l’évolution du contexte humanitaire mondial, conjuguée à la nécessité de renforcer la durabilité, la localisation et l’appropriation nationale de la coordination humanitaire, a conduit le Cameroun à être identifié comme pays pilote du « Humanitarian Reset » [2] et de la transition accélérée [3] vers des mécanismes de coordination ancrés au niveau national. La transition du Cluster Santé s’inscrit ainsi dans une dynamique stratégique visant à transférer progressivement le leadership et les fonctions essentielles de coordination vers les autorités sanitaires nationales, sous la conduite du ministère de la Santé Publique (MINSANTÉ), avec l’appui technique continu de l’Organisation mondiale de la Santé (OMS) et des autres partenaires de la Santé.
Cette transition répond à un double impératif : maintenir l’efficacité de la réponse humanitaire dans un contexte de besoins persistants et renforcer durablement les capacités nationales de gouvernance et de coordination sanitaire. Elle s’inscrit dans une vision selon laquelle, à l’horizon 2027, la coordination des urgences sanitaires sera pleinement assurée par les structures nationales, avec un appui ciblé de l’OMS agissant comme Provider of Last Resort (PoLR)[4].
Le processus repose sur le transfert progressif des fonctions clés du Cluster Santé — coordination, gestion de l’information, planification, préparation et riposte, suivi-évaluation et redevabilité — vers des mécanismes nationaux et décentralisés. Il est guidé par des principes fondamentaux, notamment le leadership national, la progressivité, la redevabilité envers les populations, le respect des principes humanitaires, la promotion de la localisation et l’alignement avec le nexus humanitaire-développement-paix.
La transition est structurée en trois phases séquencées : une phase de préparation axée sur l’engagement politique et la validation du plan (jusqu’à fin 2025), suivie d’une phase de co-leadership entre le MINSANTÉ et l’OMS en 2026, avant un transfert progressif des responsabilités conduisant à la stabilisation et à la désactivation du Cluster à l’horizon 2027.
La gestion de l’information, pilier central de la coordination, évoluera vers une intégration des outils humanitaires dans le système national, permettant une meilleure harmonisation et une prise de décision fondée sur des données consolidées. La planification des interventions sanitaires continuera de s’appuyer sur les analyses humanitaires tout en étant alignée sur les priorités nationales de santé. En matière de préparation et de riposte, le renforcement des capacités passera par la conduite régulière d’évaluations rapides conjointes et d’exercices de simulation. Les mécanismes de suivi et de redevabilité seront également intégrés dans les systèmes nationaux avec un accent sur l’engagement communautaire.
La transition du Cluster Santé accorde une attention particulière aux thématiques essentielles telles que la santé sexuelle et reproductive, la santé mentale et le soutien psychosocial, la santé des réfugiés et la surveillance des attaques contre les soins de santé. Ces domaines feront l’objet d’une intégration progressive dans les programmes nationaux, avec l’appui technique des agences spécialisées telles que l’UNFPA, l’OIM, le HCR et l’OMS.
Sur le plan géographique, conformément aux orientations de l’Équipe humanitaire pays (HCT), la transition repose sur des modèles de coordination différenciés et adaptés aux contextes opérationnels. Dans la région de l’Extrême-Nord, le modèle Area-Based Coordination Plus (ABC+) privilégie une approche intégrée et multisectorielle, visant à renforcer la résilience des populations en articulant les interventions humanitaires et de développement. Dans les régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest, affectées par un conflit prolongé, le modèle Area-Based Coordination (ABC) est adapté pour maintenir une coordination de proximité centrée sur les zones d’intervention, avec une implication accrue des acteurs locaux dans les mécanismes de coordination, tout en garantissant le respect des principes humanitaires et en tenant compte des contraintes d’accès.
Une avancée majeure de ce processus réside dans l’engagement institutionnel du MINSANTÉ, qui a officiellement entériné la transition en désignant une structure nationale chargée d’assurer la co-coordination du secteur santé durant la période transitoire, en étroite collaboration avec l’OMS, avant d’en assumer progressivement le leadership. Il a également identifié des structures nationales appelées à assurer la coordination et l’animation des groupes de travail techniques du Cluster Santé, notamment dans les domaines de la santé sexuelle et reproductive ainsi que de la santé mentale et du soutien psychosocial. Cette dynamique s’est concrétisée par la co-présidence, par le MINSANTÉ et l’OMS, d’une réunion récente du Cluster Santé au Centre des opérations d’urgence de santé publique (CCOUSP), marquant une étape décisive dans l’opérationnalisation du leadership national.
La transition du Cluster Santé au Cameroun constitue ainsi une évolution stratégique majeure vers une coordination des urgences sanitaires plus durable, inclusive et ancrée dans les systèmes nationaux. Elle offre une opportunité de renforcer la résilience du système de santé, d’améliorer l’efficacité de la réponse et de promouvoir une appropriation nationale accrue.
Toutefois, dans un contexte de besoins persistants et de ressources limitées, la réussite de cette transition dépendra du maintien d’un équilibre entre leadership national et appui international, du renforcement continu des capacités institutionnelles et de la mobilisation durable des financements. Le rôle de l’OMS en tant que Provider of Last Resort restera essentiel pour garantir la continuité des services essentiels dans les zones les plus vulnérables.
En définitive, la transition du Cluster Santé au Cameroun illustre une transformation progressive mais structurante du système de coordination humanitaire. Elle démontre qu’une approche planifiée, graduelle et partenariale peut permettre de concilier localisation, efficacité opérationnelle et maintien de l’accès aux services de santé pour les populations les plus vulnérables.
[1] Approche de responsabilité sectorielle (Cluster Approach) : mécanisme de coordination humanitaire établi par le Comité permanent interorganisations (IASC), organisant la réponse par secteurs sous la direction d’agences chefs de file, afin d’améliorer la prévisibilité, la redevabilité et l’efficacité de la réponse aux crises.
[2] Humanitarian Reset : processus engagé par le Comité permanent interorganisations (IASC) en 2023 visant à adapter l’architecture humanitaire mondiale aux contraintes opérationnelles et financières actuelles, notamment en renforçant la localisation, en simplifiant les mécanismes de coordination et en améliorant l’efficacité et la redevabilité de la réponse humanitaire
[3] Transition accélérée : approche promue par le Groupe des directeurs d’urgence (EDG) et le Comité permanent interorganisations (IASC), mise en œuvre dans huit pays pilotes (Cameroun, Colombie, Érythrée, Iraq, Libye, Nigéria, Pakistan et Zimbabwe), visant à faire évoluer progressivement les mécanismes de coordination du système IASC vers des mécanismes nationaux dirigés par les autorités, tout en garantissant la continuité de la réponse et le respect des principes humanitaires.
[4] Provider of Last Resort (PoLR) : responsabilité confiée aux agences chefs de file des clusters, selon le Comité permanent interorganisations (IASC), de veiller à ce que les services essentiels soient fournis pour répondre aux besoins identifiés, en intervenant directement ou en mobilisant des partenaires lorsque des lacunes critiques persistent dans la réponse humanitaire.